Le champignon chenille
Au printemps, sur les pâturages d’altitude de l’Himalaya, des familles entières creusent le sol à la recherche d’un petit objet brun : une larve de papillon morte, dont la tête laisse émerger une tige sombre. Ce parasite, appelé cordyceps de l’Himalaya ou champignon chenille, a atteint en 2017, pour des spécimens de qualité exceptionnelle, 140 000 dollars le kilo à Pékin, soit plus de trois fois le prix de l’or. Il s’agit d’un prix record rapporté cette année-là, pas d’un prix moyen du marché. Qu’est-ce que ce champignon, comment naît-il d’une chenille, et pourquoi est-il en déclin ?
C’est un cousin du champignon zombie qui contrôle les fourmis : lui aussi parasite un insecte, mais sans le faire grimper.

Un champignon qui pousse sur une chenille
Le cordyceps de l’Himalaya, Ophiocordyceps sinensis, est un champignon parasite qui se développe sur des larves de papillons de nuit appelés hépiales ou « papillons fantômes », du genre Thitarodes. On le trouve sur les hauts plateaux du Tibet, au Népal, au Bhoutan, en Inde et dans l’ouest de la Chine. Son nom tibétain, yartsa gunbu, se traduit souvent par « herbe d’été, ver d’hiver », parce qu’il ressemble à la fois à un ver et à une herbe.
Ce que l’on récolte est l’ensemble formé par la larve momifiée et le champignon qui pousse sur elle. La larve forme le « corps », et une tige sombre, le stroma, sort de sa tête.
Le cycle de vie, de la larve au champignon
Son cycle se déroule sous terre, puis à la surface, au fil des saisons. Le calendrier ci-dessous est un schéma général : les détails varient selon les régions et les espèces d’hôtes.
L’infection en automne
Les larves de Thitarodes vivent plusieurs années dans le sol, où elles se nourrissent de racines. En général, c’est à l’automne que le champignon infecte certaines d’entre elles. La voie exacte de l’infection en milieu naturel reste encore mal comprise.
L’hiver sous terre
Pendant l’hiver, le mycélium se développe à l’intérieur de la larve et la consomme de l’intérieur. La larve meurt, mais sa peau reste intacte : elle est momifiée, remplie de mycélium.
Le printemps et la tige
Au printemps, une tige en forme de massue sort de la tête de la larve et dépasse de quelques centimètres au-dessus du sol. C’est ce stroma qui porte les spores, et c’est lui qu’on cherche en surface.
Contrairement au champignon zombie, la larve reste enfouie : elle ne grimpe pas, et elle meurt sous terre.
Une récolte à plus de 3 500 mètres
Le champignon chenille pousse dans des prairies d’altitude, en général au-dessus de 3 200 mètres, et jusqu’à plus de 5 000 mètres selon les régions. La récolte a lieu une fois par an, de la fin mai au début juillet. Au Népal, des écoles ferment pendant quelques semaines pour que familles et enfants puissent monter dans les pâturages.
Les ramasseurs repèrent la tige, puis creusent avec une fourche spéciale pour sortir la larve entière. L’extraction peut endommager les pâturages et empêcher les spécimens récoltés de libérer leurs spores.
L’or de l’Himalaya
Le prix du cordyceps de l’Himalaya a connu une hausse spectaculaire. Au Népal, il a été multiplié par plus de vingt en dix ans avant 2011. Selon une estimation citée par l’université de Stanford, la valeur du commerce atteindrait environ 11 milliards de dollars. Le marché étant opaque et en grande partie informel, ce chiffre est à prendre avec prudence.
Pour des milliers de familles de montagne, c’est un revenu vital. Dans certaines vallées népalaises, il représente entre 50 et 70 % du revenu des ménages. Dans le district de Dolpa, il compte pour plus de la moitié des revenus en espèces, et même 72 % pour les foyers les plus pauvres.
Cette richesse a son revers. Au Népal, l’accès aux zones de récolte a provoqué des conflits parfois violents entre ramasseurs locaux et venus d’ailleurs. Dans plusieurs vallées, des communautés interdisent aujourd’hui les ramasseurs extérieurs et fixent des dates de récolte.
La demande a fortement augmenté après les records établis par des athlètes chinoises aux championnats du monde d’athlétisme de 1993. Leur entraîneur avait alors attribué leurs performances à des préparations à base de ce champignon, sans que ce lien ait été démontré. Cette histoire a beaucoup contribué à sa réputation.

Un champignon en déclin
Aujourd’hui, les récoltes baissent dans de nombreuses régions, même si elles varient beaucoup d’une année à l’autre. Certains ramasseurs rapportent qu’ils trouvaient autrefois 10 à 15 spécimens par pied carré, bien plus qu’aujourd’hui.
Deux pressions se combinent. La première est la surexploitation : selon une estimation citée au Népal, 94 % des champignons y seraient récoltés avant d’avoir dispersé leurs spores, ce qui freine le renouvellement des populations. La seconde est le réchauffement climatique. Le champignon est généralement plus productif dans les zones les plus froides, et sur le plateau tibétain, certaines zones se sont réchauffées jusqu’à 4 °C depuis 1979. Ce chiffre ne vaut pas pour l’ensemble de l’Himalaya. Son effet varie toutefois selon les régions.
Une étude menée avec 49 ramasseurs sur le plateau tibétain, et fondée sur environ 400 observations du champignon depuis les années 1970, considère la surrécolte comme le principal moteur du déclin actuel, le réchauffement pouvant l’aggraver. Pour se déplacer vers des altitudes plus élevées, le champignon aurait besoin que ses chenilles hôtes et la végétation fassent de même, ce qui n’est pas garanti. Comme une grande partie du commerce est illégale, les statistiques officielles sont peu fiables.
Usage traditionnel et science
Le champignon chenille est utilisé depuis longtemps en médecine traditionnelle tibétaine et chinoise, où il est réputé tonique et aphrodisiaque. On l’a surnommé le « Viagra de l’Himalaya ».
La science est plus prudente. Des travaux ont étudié ses composés et testé des extraits, mais les preuves cliniques chez l’être humain restent limitées et d’une qualité variable. Les données cliniques disponibles ne permettent pas d’établir clairement ses effets sur la santé. Ce que l’on peut dire, c’est que son usage traditionnel est ancien, et que sa rareté en a fait un produit de luxe.
Et le cordyceps de culture ?
Cultiver Ophiocordyceps sinensis de bout en bout reste difficile à maîtriser, car il dépend de son insecte hôte. C’est pourquoi de nombreux produits « cordyceps » du commerce sont issus d’une autre espèce.
Cordyceps militaris est une espèce distincte, qui peut être cultivée sur des substrats nutritifs, notamment à base de céréales comme le riz complet, ou en culture liquide. Cette possibilité permet une production contrôlée, et peut limiter la pression de récolte sur les espèces sauvages recherchées. Il ne s’agit pas du même champignon : ses propriétés ne sont pas équivalentes à celles du cordyceps de l’Himalaya, et rien ne permet de les assimiler.
Pour découvrir comment on cultive les champignons, notre guide pour cultiver ses champignons à la maison vous accompagne pas à pas.
- Le cordyceps de l’Himalaya, Ophiocordyceps sinensis, est un champignon qui parasite des larves de papillons enfouies dans le sol, à haute altitude
- Il infecte la larve en automne, la momifie en hiver, et sa tige sort au printemps
- Les meilleurs spécimens ont atteint 140 000 dollars le kilo en 2017 (un prix record, pas un prix moyen), et il représente un revenu vital pour de nombreuses familles de montagne
- Les récoltes baissent, à cause de la surexploitation et du réchauffement climatique
- Les preuves cliniques sur ses effets sont limitées, et Cordyceps militaris, une espèce distincte, est celle qui se cultive
Qu’est-ce que le cordyceps de l’Himalaya ?
C’est Ophiocordyceps sinensis, un champignon qui parasite des larves de papillons de nuit enfouies dans le sol des hauts plateaux de l’Himalaya.
Pourquoi est-il si cher ?
Il est rare, il pousse à très haute altitude, la récolte se fait à la main pendant quelques semaines, et la demande est forte, surtout en Asie.
Où pousse-t-il ?
Sur les prairies d’altitude du Tibet, du Népal, du Bhoutan, de l’Inde et de l’ouest de la Chine, en général au-dessus de 3 200 mètres.
Le cordyceps de l’Himalaya est-il un champignon zombie ?
C’est un cousin : comme lui, il parasite un insecte, mais la larve reste enfouie et ne grimpe pas.
Peut-on le cultiver ?
Pas facilement. De nombreux produits du commerce sont issus de Cordyceps militaris, une espèce distincte qui se cultive sur des substrats nutritifs.
Conclusion
Le cordyceps de l’Himalaya est à la fois un parasite fascinant, une ressource économique essentielle pour des milliers de familles et une espèce soumise à une forte pression de récolte. Son déclin illustre la difficulté de concilier commerce, traditions et préservation d’un organisme sauvage rare.
Sources
- Stanford News, 2018, Climate change, overharvesting may doom pricey parasite : prix en 2017, valeur du commerce, déclin, étude sur le plateau tibétain
- The Diplomat, 2024, Nepal’s mountain communities contemplate the end of Himalayan gold : revenus des ménages, conflits, estimation de la récolte avant la dispersion des spores, réglementation
- BhutanWiki, Cordyceps in Bhutan : cycle de vie, altitude, saison de récolte, réglementation au Bhoutan
- Revue sur la culture de Cordyceps militaris, 2024 (Molecular Biotechnology) : culture solide et liquide, alternative au champignon chenille
- Encyclopaedia Britannica, Cordyceps : genre, usage traditionnel, culture de Cordyceps militaris















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