Nature et science du vivant

Évolution, symbioses, records et mystères : la science du vivant vue à travers les champignons, avec les sources citées dans chaque article.

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  • Cordyceps de l’Himalaya, chenilles parasitées par le champignon posées dans la paume d’une main

    Le champignon chenille

    Au printemps, sur les pâturages d’altitude de l’Himalaya, des familles entières creusent le sol à la recherche d’un petit objet brun : une larve de papillon morte, dont la tête laisse émerger une tige sombre. Ce parasite, appelé cordyceps de l’Himalaya ou champignon chenille, a atteint en 2017, pour des spécimens de qualité exceptionnelle, 140 000 dollars le kilo à Pékin, soit plus de trois fois le prix de l’or. Il s’agit d’un prix record rapporté cette année-là, pas d’un prix moyen du marché. Qu’est-ce que ce champignon, comment naît-il d’une chenille, et pourquoi est-il en déclin ?

    C’est un cousin du champignon zombie qui contrôle les fourmis : lui aussi parasite un insecte, mais sans le faire grimper.

    Cordyceps de l’Himalaya, chenilles parasitées par le champignon posées dans la paume d’une main



    Un champignon qui pousse sur une chenille

    Le cordyceps de l’Himalaya, Ophiocordyceps sinensis, est un champignon parasite qui se développe sur des larves de papillons de nuit appelés hépiales ou « papillons fantômes », du genre Thitarodes. On le trouve sur les hauts plateaux du Tibet, au Népal, au Bhoutan, en Inde et dans l’ouest de la Chine. Son nom tibétain, yartsa gunbu, se traduit souvent par « herbe d’été, ver d’hiver », parce qu’il ressemble à la fois à un ver et à une herbe.

    Ce que l’on récolte est l’ensemble formé par la larve momifiée et le champignon qui pousse sur elle. La larve forme le « corps », et une tige sombre, le stroma, sort de sa tête.


    Le cycle de vie, de la larve au champignon

    Son cycle se déroule sous terre, puis à la surface, au fil des saisons. Le calendrier ci-dessous est un schéma général : les détails varient selon les régions et les espèces d’hôtes.

    L’infection en automne

    Les larves de Thitarodes vivent plusieurs années dans le sol, où elles se nourrissent de racines. En général, c’est à l’automne que le champignon infecte certaines d’entre elles. La voie exacte de l’infection en milieu naturel reste encore mal comprise.

    L’hiver sous terre

    Pendant l’hiver, le mycélium se développe à l’intérieur de la larve et la consomme de l’intérieur. La larve meurt, mais sa peau reste intacte : elle est momifiée, remplie de mycélium.

    Le printemps et la tige

    Au printemps, une tige en forme de massue sort de la tête de la larve et dépasse de quelques centimètres au-dessus du sol. C’est ce stroma qui porte les spores, et c’est lui qu’on cherche en surface.

    Contrairement au champignon zombie, la larve reste enfouie : elle ne grimpe pas, et elle meurt sous terre.


    Une récolte à plus de 3 500 mètres

    Le champignon chenille pousse dans des prairies d’altitude, en général au-dessus de 3 200 mètres, et jusqu’à plus de 5 000 mètres selon les régions. La récolte a lieu une fois par an, de la fin mai au début juillet. Au Népal, des écoles ferment pendant quelques semaines pour que familles et enfants puissent monter dans les pâturages.

    Les ramasseurs repèrent la tige, puis creusent avec une fourche spéciale pour sortir la larve entière. L’extraction peut endommager les pâturages et empêcher les spécimens récoltés de libérer leurs spores.


    L’or de l’Himalaya

    Le prix du cordyceps de l’Himalaya a connu une hausse spectaculaire. Au Népal, il a été multiplié par plus de vingt en dix ans avant 2011. Selon une estimation citée par l’université de Stanford, la valeur du commerce atteindrait environ 11 milliards de dollars. Le marché étant opaque et en grande partie informel, ce chiffre est à prendre avec prudence.

    Pour des milliers de familles de montagne, c’est un revenu vital. Dans certaines vallées népalaises, il représente entre 50 et 70 % du revenu des ménages. Dans le district de Dolpa, il compte pour plus de la moitié des revenus en espèces, et même 72 % pour les foyers les plus pauvres.

    Cette richesse a son revers. Au Népal, l’accès aux zones de récolte a provoqué des conflits parfois violents entre ramasseurs locaux et venus d’ailleurs. Dans plusieurs vallées, des communautés interdisent aujourd’hui les ramasseurs extérieurs et fixent des dates de récolte.

    La demande a fortement augmenté après les records établis par des athlètes chinoises aux championnats du monde d’athlétisme de 1993. Leur entraîneur avait alors attribué leurs performances à des préparations à base de ce champignon, sans que ce lien ait été démontré. Cette histoire a beaucoup contribué à sa réputation.

    Cueilleurs de champignon chenille accroupis dans les herbes d’une pente de montagne de l’Himalaya


    Un champignon en déclin

    Aujourd’hui, les récoltes baissent dans de nombreuses régions, même si elles varient beaucoup d’une année à l’autre. Certains ramasseurs rapportent qu’ils trouvaient autrefois 10 à 15 spécimens par pied carré, bien plus qu’aujourd’hui.

    Deux pressions se combinent. La première est la surexploitation : selon une estimation citée au Népal, 94 % des champignons y seraient récoltés avant d’avoir dispersé leurs spores, ce qui freine le renouvellement des populations. La seconde est le réchauffement climatique. Le champignon est généralement plus productif dans les zones les plus froides, et sur le plateau tibétain, certaines zones se sont réchauffées jusqu’à 4 °C depuis 1979. Ce chiffre ne vaut pas pour l’ensemble de l’Himalaya. Son effet varie toutefois selon les régions.

    Une étude menée avec 49 ramasseurs sur le plateau tibétain, et fondée sur environ 400 observations du champignon depuis les années 1970, considère la surrécolte comme le principal moteur du déclin actuel, le réchauffement pouvant l’aggraver. Pour se déplacer vers des altitudes plus élevées, le champignon aurait besoin que ses chenilles hôtes et la végétation fassent de même, ce qui n’est pas garanti. Comme une grande partie du commerce est illégale, les statistiques officielles sont peu fiables.


    Usage traditionnel et science

    Le champignon chenille est utilisé depuis longtemps en médecine traditionnelle tibétaine et chinoise, où il est réputé tonique et aphrodisiaque. On l’a surnommé le « Viagra de l’Himalaya ».

    La science est plus prudente. Des travaux ont étudié ses composés et testé des extraits, mais les preuves cliniques chez l’être humain restent limitées et d’une qualité variable. Les données cliniques disponibles ne permettent pas d’établir clairement ses effets sur la santé. Ce que l’on peut dire, c’est que son usage traditionnel est ancien, et que sa rareté en a fait un produit de luxe.


    Et le cordyceps de culture ?

    Cultiver Ophiocordyceps sinensis de bout en bout reste difficile à maîtriser, car il dépend de son insecte hôte. C’est pourquoi de nombreux produits « cordyceps » du commerce sont issus d’une autre espèce.

    Cordyceps militaris est une espèce distincte, qui peut être cultivée sur des substrats nutritifs, notamment à base de céréales comme le riz complet, ou en culture liquide. Cette possibilité permet une production contrôlée, et peut limiter la pression de récolte sur les espèces sauvages recherchées. Il ne s’agit pas du même champignon : ses propriétés ne sont pas équivalentes à celles du cordyceps de l’Himalaya, et rien ne permet de les assimiler.

    Pour découvrir comment on cultive les champignons, notre guide pour cultiver ses champignons à la maison vous accompagne pas à pas.


    Ce que l’on récolte est l’ensemble formé par la larve momifiée et le champignon qui pousse sur elle.

    🌿 À retenir
    • Le cordyceps de l’Himalaya, Ophiocordyceps sinensis, est un champignon qui parasite des larves de papillons enfouies dans le sol, à haute altitude
    • Il infecte la larve en automne, la momifie en hiver, et sa tige sort au printemps
    • Les meilleurs spécimens ont atteint 140 000 dollars le kilo en 2017 (un prix record, pas un prix moyen), et il représente un revenu vital pour de nombreuses familles de montagne
    • Les récoltes baissent, à cause de la surexploitation et du réchauffement climatique
    • Les preuves cliniques sur ses effets sont limitées, et Cordyceps militaris, une espèce distincte, est celle qui se cultive

    ❓ FAQ

    Qu’est-ce que le cordyceps de l’Himalaya ?

    C’est Ophiocordyceps sinensis, un champignon qui parasite des larves de papillons de nuit enfouies dans le sol des hauts plateaux de l’Himalaya.

    Pourquoi est-il si cher ?

    Il est rare, il pousse à très haute altitude, la récolte se fait à la main pendant quelques semaines, et la demande est forte, surtout en Asie.

    Où pousse-t-il ?

    Sur les prairies d’altitude du Tibet, du Népal, du Bhoutan, de l’Inde et de l’ouest de la Chine, en général au-dessus de 3 200 mètres.

    Le cordyceps de l’Himalaya est-il un champignon zombie ?

    C’est un cousin : comme lui, il parasite un insecte, mais la larve reste enfouie et ne grimpe pas.

    Peut-on le cultiver ?

    Pas facilement. De nombreux produits du commerce sont issus de Cordyceps militaris, une espèce distincte qui se cultive sur des substrats nutritifs.


    Conclusion

    Le cordyceps de l’Himalaya est à la fois un parasite fascinant, une ressource économique essentielle pour des milliers de familles et une espèce soumise à une forte pression de récolte. Son déclin illustre la difficulté de concilier commerce, traditions et préservation d’un organisme sauvage rare.


    Sources


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  • Mycélium blanc d’un champignon ectomycorhizien entourant des racines brunes d’épicéa

    Le réseau mycorhizien

    Sous vos pieds, en forêt, des filaments de champignons relient les racines des arbres. On a raconté que les arbres s’en servaient pour s’échanger des sucres, se prévenir d’un danger ou nourrir leurs jeunes. C’est l’image du « Wood Wide Web », un internet de la forêt. Qu’y a-t-il de vrai dans cette belle histoire ? Une partie est solidement démontrée. Une autre est beaucoup plus discutée qu’on ne le dit.

    Mycélium blanc d’un champignon ectomycorhizien entourant des racines brunes d’épicéa



    La mycorhize : un partenariat entre racine et champignon

    Une mycorhize est une association entre une racine de plante et un champignon. Les filaments du champignon, les hyphes, entourent la racine et s’étendent dans le sol sous forme de mycélium. Ce réseau explore un volume de sol bien plus grand que celui que les racines pourraient atteindre seules.

    L’échange est simple : le champignon apporte à l’arbre de l’eau et des éléments du sol comme le phosphore et l’azote, et l’arbre lui donne en retour des sucres produits par photosynthèse. Mais ces champignons sont-ils vitaux pour l’arbre ? Cela dépend de l’arbre et du sol. Dans un sol riche et bien alimenté, beaucoup d’arbres survivent sans leurs champignons, mais ils poussent souvent moins bien. Dans un sol pauvre, l’association devient souvent indispensable : des pins plantés dans des régions où leurs champignons n’existaient pas sont longtemps restés chétifs, jusqu’à ce qu’on ajoute au sol un peu de terre prélevée sous des pins d’ailleurs. Cette terre contenait les spores et le mycélium du champignon, qui se sont installés sur les racines. Notre article sur les champignons dans la nature explique comment le mycélium fonctionne dans les sols.


    Deux grands types de mycorhizes

    Les ectomycorhizes

    Dans les forêts tempérées, la plupart des grands arbres comme les hêtres, les chênes, les épicéas et les pins forment des ectomycorhizes. Le champignon forme un manteau autour de la racine, sans y pénétrer. Plusieurs centaines d’espèces sont concernées, dont des amanites, des bolets et des truffes.

    Les endomycorhizes

    Les plantes herbacées et certains arbustes forment plutôt des endomycorhizes. Dans ce cas, le champignon pénètre à l’intérieur des cellules de la racine. Ce type d’association, qui regroupe notamment les mycorhizes arbusculaires, concerne la grande majorité des plantes terrestres, mais le débat sur le « Wood Wide Web » porte surtout sur les ectomycorhizes des forêts.


    Chaque champignon son arbre, et son sol

    Un champignon mycorhizien ne fructifie pas sans arbre : la girolle, le cèpe ou l’amanite ont besoin de racines vivantes pour se nourrir. Mais tous les arbres ne leur conviennent pas. Certains champignons sont très sélectifs, d’autres beaucoup moins. Voici quelques exemples courants :

    • Très sélectifs. Le bolet des bouleaux est lié au bouleau, et le bolet des mélèzes au mélèze.
    • Plutôt conifères. L’hydne imbriqué, que l’on appelle aussi épervier, s’associe surtout aux épicéas et aux pins. Le lactaire délicieux, lui aussi, se trouve surtout sous des conifères.
    • Plusieurs arbres possibles. Le cèpe de Bordeaux, la girolle et l’amanite tue-mouches s’associent à plusieurs essences, feuillus ou conifères selon les cas.
    • Chêne et noisetier. La truffe du Périgord s’associe notamment à ces arbres, sur des sols calcaires.

    Pourquoi cette sélectivité ? Un champignon et un arbre doivent être compatibles : le champignon doit pouvoir coloniser la racine, et l’arbre doit y trouver son compte. Cette compatibilité s’est construite au fil de l’évolution, et elle varie d’une espèce à l’autre.

    L’arbre ou l’acidité du sol ?

    Les deux jouent, et il est difficile de les séparer. Les conifères poussent souvent sur des sols acides, et leurs aiguilles qui se décomposent acidifient encore la litière. Un champignon trouvé sous des épicéas peut donc répondre à l’arbre, à l’acidité du sol, ou aux deux. Dans la pratique, la girolle préfère plutôt des sols pauvres et acides à neutres, alors que la truffe du Périgord demande un sol calcaire. Pour fructifier, le champignon doit donc trouver à la fois son arbre et le bon sol.


    Quand un même champignon relie plusieurs arbres

    Un arbre est colonisé par de nombreuses espèces de champignons, parfois plusieurs centaines. Et un même champignon peut, en retour, relier plusieurs arbres : l’Académie d’agriculture de France cite une vingtaine d’arbres par champignon, un ordre de grandeur qui varie selon les espèces et les forêts. Deux arbres voisins, même d’espèces différentes, peuvent donc partager un même champignon.

    C’est ce qu’on appelle un réseau mycorhizien commun. Le mycélium est très dense : la même source évoque plus de 1 000 mètres de mycélium par mètre de racine, un ordre de grandeur plutôt qu’une mesure exacte. La question est de savoir ce qui circule vraiment dans ce réseau, et dans quelle mesure cela compte pour les arbres.


    Ce que la science a démontré

    Plusieurs points sont solidement établis :

    • Le partenariat lui-même. Les champignons mycorhiziens transmettent de l’eau, du phosphore et de l’azote à leur arbre, et reçoivent en échange des sucres.
    • L’existence des réseaux. Les filaments d’un même champignon peuvent relier les racines de plusieurs arbres voisins.
    • Des échanges de carbone. Des transferts de carbone entre plantes ont été mesurés, dans les deux sens. Dans une expérience menée sur des arbres adultes d’une forêt du Jura suisse (Klein et al., 2016), environ 4 % du carbone fixé par un arbre part vers ses voisins, avec un bilan net probablement proche de zéro.
    • Le cas des plantes sans chlorophylle. Certaines plantes du sous-bois, comme des orchidées, obtiennent par leurs champignons jusqu’à 90 % de leur carbone. D’autres, sans chlorophylle, en dépendent entièrement. Cela montre l’importance de ces associations, sans prouver que les arbres adultes se nourrissent couramment entre eux.

    Un réseau connecté n’est pourtant pas forcément un réseau de communication. Montrer que les racines de plusieurs arbres sont reliées par un même champignon ne prouve pas que des ressources y circulent en quantité significative, ni que ces transferts améliorent la survie ou la croissance des arbres. Ce sont trois questions distinctes.

    Ces résultats sont importants. Ils montrent que le sous-sol d’une forêt n’est pas un simple sol, mais un système vivant où les champignons jouent un rôle central.


    Ce qui est débattu

    Le débat porte sur l’interprétation. L’idée d’un internet de la forêt, où de vieux « arbres mères » nourrissent leurs jeunes et préviennent leurs voisins, a été popularisée par la chercheuse canadienne Suzanne Simard, notamment avec son livre Finding the Mother Tree (2021), puis reprise dans d’autres livres et des documentaires. Mais d’autres chercheurs estiment que les preuves sont plus minces que le récit.

    En 2023, les chercheurs Justine Karst, Melanie Jones et Jason Hoeksema ont passé en revue 26 études de terrain sur les réseaux de champignons et le transfert de ressources. Leurs conclusions sont nuancées :

    • Parmi les articles publiés en 2022, moins de la moitié des affirmations sur les anciennes études de terrain étaient exactes.
    • Pour les jeunes plants, les résultats varient selon l’espèce, le lieu et le sol. Dans seulement 18 % des études de terrain avec des racines entremêlées, les effets positifs du réseau l’emportaient sur la concurrence entre racines.
    • Les alertes entre arbres, la reconnaissance des liens de parenté et le partage généreux des nutriments reposent, selon eux, sur des preuves minces ou mal interprétées.

    La transmission de signaux d’alerte entre plantes a été observée en laboratoire, mais elle n’est pas établie en forêt, et son mécanisme exact reste inconnu. Quant à l’ampleur des flux de carbone et à leur effet sur les arbres adultes, les chercheurs ne sont pas d’accord.

    Il faut aussi se méfier du vocabulaire : parler d’« entraide » ou d’« arbres mères » prête une intention aux arbres et aux champignons, alors qu’il s’agit d’échanges de ressources. Des chercheurs se demandent d’ailleurs pourquoi un arbre favoriserait ses voisins, qui sont aussi ses concurrents.


    Peut-on cultiver les champignons mycorhiziens ?

    Ce partenariat explique un fait bien connu des cueilleurs : les cèpes, les girolles et les truffes sont des champignons mycorhiziens. Ils dépendent d’un arbre vivant, et on ne peut pas les cultiver sur un substrat comme on le fait avec d’autres espèces.

    Des plants d’arbres déjà mycorhizés

    Certains se cultivent pourtant, par un autre chemin : on installe le champignon sur les racines de jeunes arbres, en pépinière, puis on plante ces arbres. C’est le principe des plants mycorhizés. La truffe du Périgord est cultivée ainsi depuis 1977, dans des truffières plantées de chênes ou de noisetiers. Des lactaires délicieux ont aussi été produits au champ sous des pins, et d’autres espèces, comme certains bolets des pins, ont suivi.

    Le résultat reste moins prévisible qu’une culture sur substrat : la truffe met plusieurs années à apparaître, et le rendement varie beaucoup d’une plantation à l’autre.

    Les poudres mycorhiziennes du commerce

    On trouve aussi des poudres ou granulés « mycorhiziens », vendus pour renforcer les racines des plantes. La plupart contiennent des champignons endomycorhiziens (mycorhizes arbusculaires), parfois mélangés à quelques espèces ectomycorhiziennes. Ces champignons ne forment pas de champignons à cueillir : ils produisent des spores microscopiques dans le sol.

    Ils ne se cultivent pas seuls, puisqu’ils dépendent d’une plante vivante. On les multiplie donc sur des racines, soit sur des plantes hôtes en pots, soit en laboratoire sur des racines cultivées in vitro. Spores, fragments de racines et mycélium sont ensuite mélangés à un support comme l’argile ou la vermiculite.

    Le résultat est variable : un sol qui contient déjà ses champignons, ou riche en engrais phosphoré, profite rarement de l’ajout, et la qualité des produits diffère beaucoup d’un fabricant à l’autre. Ces poudres peuvent aider à la plantation dans un sol appauvri, mais elles ne sont pas une solution miracle.

    Cèpes et girolles : une culture encore difficile

    Pour le cèpe de Bordeaux et la girolle, la culture reste difficile et peu maîtrisée. On sait en partie les faire s’associer à des racines en laboratoire, et une chanterelle japonaise a même fructifié en conditions contrôlées, mais aucune culture fiable au champ n’existe à ce jour. Ils restent donc des champignons de cueillette.

    Les champignons que l’on cultive à la maison, comme les pleurotes, le shiitaké ou l’hydne hérisson, sont des décomposeurs : ils se nourrissent de matière morte, comme la paille ou le bois, sans avoir besoin d’un arbre. C’est ce qui rend leur culture possible. Si vous voulez les découvrir, notre guide pour cultiver ses champignons à la maison vous accompagne pas à pas.


    Un champignon n’aide pas un arbre par bonté : il échange des ressources dans un contexte où chacun y trouve son intérêt.

    🌿 À retenir
    • Une mycorhize est un partenariat entre un champignon et une racine : eau et nutriments contre sucres
    • Un même champignon peut relier plusieurs arbres, ce qu’on appelle un réseau mycorhizien commun
    • Le partenariat et les échanges de carbone sont démontrés, mais leur importance pour les arbres adultes reste débattue
    • Les « arbres mères » et les alertes entre arbres en forêt reposent sur des preuves encore minces
    • Les champignons mycorhiziens dépendent d’un arbre vivant : la truffe se cultive avec des plants mycorhizés, mais cèpes et girolles restent des champignons de cueillette

    ❓ FAQ

    Qu’est-ce qu’une mycorhize ?

    C’est une association entre un champignon et la racine d’une plante : le champignon fournit de l’eau et des nutriments, et la plante lui donne des sucres.

    Les arbres communiquent-ils vraiment par les champignons ?

    Des échanges de carbone, d’eau et de nutriments sont démontrés. Que les arbres s’envoient des messages d’alerte en forêt n’est pas établi.

    Qu’est-ce que le « Wood Wide Web » ?

    C’est l’image d’un internet de la forêt, où les champignons relieraient les arbres. Elle est utile pour comprendre le réseau, mais elle exagère parfois ce que la science a démontré.

    Les arbres mères existent-ils ?

    Cette idée est débattue. Des chercheurs jugent que les preuves d’un soutien dirigé des vieux arbres vers les jeunes sont insuffisantes.

    Un champignon mycorhizien peut-il pousser sans arbre ?

    Non, il lui faut une racine vivante. Et pas n’importe laquelle : chaque espèce a ses arbres préférés, et son type de sol.

    Peut-on cultiver les champignons mycorhiziens ?

    Certains, oui : la truffe et le lactaire délicieux se cultivent avec des arbres dont les racines ont été inoculées en pépinière. Pour les cèpes et les girolles, la culture reste expérimentale et aucune méthode fiable n’existe à ce jour.


    Conclusion

    Le réseau mycorhizien est un des grands sujets de l’écologie moderne. Le partenariat entre les champignons et les arbres est bien établi, et il change notre façon de voir la forêt. Mais la belle histoire d’un internet qui permettrait aux arbres de s’entraider reste en partie une hypothèse.

    Comme souvent, la science avance plus lentement que les récits. Un champignon n’aide pas un arbre par bonté : il échange des ressources dans un contexte où chacun y trouve son intérêt. Et c’est déjà fascinant.


    Sources


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  • Petits champignons Mycena à la lueur verte sur le sol d’une forêt, de nuit

    Les champignons bioluminescents

    Aristote est souvent cité comme le premier à avoir décrit une lumière froide, différente de celle du feu, qui brille dans le noir. Plus de deux mille ans plus tard, on sait qu’une partie de ces lueurs vient des champignons. Les champignons bioluminescents fabriquent eux-mêmes leur lumière : un vert pâle, discret, que l’on voit surtout dans l’obscurité totale d’une forêt humide. On en connaît aujourd’hui plus d’une centaine d’espèces. Comment font-ils, à quoi leur sert cette lumière, et que fait-on de leur secret ? La science a avancé vite ces dix dernières années, et un laboratoire suisse s’en est même servi pour faire briller du bois.

    Si le vocabulaire vous échappe, notre guide C’est quoi le mycélium pose les bases avant de plonger dans le noir.

    Petits champignons Mycena à la lueur verte sur le sol d’une forêt, de nuit



    Une lumière verte, froide et discrète

    La lumière des champignons est verte, autour de 520 à 530 nanomètres, avec parfois des reflets bleutés. Elle est si faible qu’il faut l’obscurité complète pour la voir.

    Selon les espèces, la lueur vient de parties différentes. Chez certaines, c’est le chapeau ou les lamelles, comme chez l’omphale de l’olivier. Chez d’autres, ce sont les filaments cachés dans le bois mort : c’est ce que l’on appelle foxfire en anglais, le « feu de renard », ce bois qui luit dans la nuit sans qu’aucun champignon ne soit visible.

    Quant au nombre d’espèces, les listes en recensent plus de 125 à ce jour, réparties dans plusieurs grandes lignées : les armillaires, les mycènes et leurs proches, les omphales. Même au sein d’une espèce, la lumière n’est pas garantie : d’après les observations rapportées, le petit Panellus stipticus, présent aussi en Europe, ne brille que chez les souches de l’est de l’Amérique du Nord.


    Comment un champignon fabrique de la lumière

    Le principe ressemble à celui des lucioles : une enzyme (la luciférase) fait réagir une molécule (la luciférine) avec l’oxygène, et la réaction libère de la lumière, presque sans chaleur. Chez les champignons, on a longtemps ignoré de quoi était faite cette molécule.

    La réponse est tombée en 2018. Une équipe internationale a décrit le cycle complet : à partir de l’acide caféique, une molécule très répandue chez les plantes, le champignon fabrique sa luciférine, la fait briller, puis la recycle, au terme de plusieurs étapes et grâce à quatre enzymes. D’après les auteurs, c’est la première voie complète de ce type décrite chez un organisme à noyau (un eucaryote), alors que seule une voie bactérienne était connue. La preuve : inséré dans une levure, ce système l’a fait briller toute seule.

    En 2020, une autre équipe a fait de même avec des plants de tabac, qui produisent leur propre lumière grâce au système du champignon Neonothopanus nambi.


    À quoi sert cette lumière

    Voilà la question qui reste ouverte pour la plupart des espèces. Fabriquer de la lumière coûte de l’énergie : le champignon ne le ferait pas sans raison. Plusieurs hypothèses circulent : une protection contre les dégâts de l’oxygène dans les cellules, un signal d’avertissement pour les espèces toxiques, ou un appât pour les insectes.

    Cette dernière piste a reçu une vraie preuve en 2015, mais pour une seule espèce. Une équipe brésilienne a travaillé sur Neonothopanus gardneri, un champignon lumineux qui pousse à la base de jeunes palmiers. Les chercheurs ont fabriqué de faux champignons collants en résine, éclairés de l’intérieur par des LED vertes, et les ont posés dans la forêt à côté des vrais. Les modèles lumineux ont piégé beaucoup plus d’insectes que les modèles éteints : coléoptères, mouches, guêpes, fourmis et punaises.

    Ces insectes peuvent ensuite transporter les spores, un peu comme les abeilles transportent le pollen. L’équipe a aussi montré que la lueur suit une horloge interne : le champignon s’allume la nuit, quand la lumière se voit le mieux, et économise son énergie le jour.


    Une invention vieille de 160 millions d’années

    En décembre 2020, une équipe a séquencé les génomes de cinq mycènes, dont quatre lumineuses, pour retracer l’histoire de la bioluminescence. Leur estimation, tirée de l’ADN et non d’un fossile : la capacité de briller serait apparue il y a environ 160 millions d’années, à l’époque des dinosaures, vers la fin du Jurassique. À titre de comparaison, les premiers champignons connus sur terre sont bien plus anciens : ils datent d’il y a 460 millions d’années.

    Autre résultat : briller est devenu plutôt rare au fil du temps. Dans la lignée des mycènes et de leurs proches, qui compte environ 600 espèces, seulement 11 % sont lumineuses. La lumière aurait donc été perdue par de nombreuses espèces : elle n’est pas indispensable à la survie.


    Des objets qui brillent grâce au mycélium

    Depuis qu’on sait comment la lumière est fabriquée, on cherche à l’utiliser. En Suisse, l’Empa, le laboratoire fédéral de recherche sur les matériaux, a présenté en novembre 2024 du bois qui brille grâce à un champignon, l’armillaire sans anneau. L’idée : transformer du bois en matériau lumineux, sans électricité ni ampoule.

    Il ne s’agit pas encore d’un produit en vente : c’est un projet de recherche. Les chercheurs imaginent des objets de design, du mobilier ou des bijoux lumineux. Pour l’instant, la lumière reste faible, il faut environ trois mois d’incubation pour atteindre la luminosité maximale, et les essais ont été faits sur du balsa, un bois très léger.

    Autre usage, plus discret : au Brésil, des chercheurs utilisent un champignon lumineux comme détecteur de pollution du sol. La présence de métaux lourds éteint sa lumière, ce qui permet de la mesurer.


    Chercher une lueur en forêt

    En Europe, des armillaires et plusieurs mycènes font partie des espèces lumineuses, et on les trouve dans les forêts de nos régions. L’omphale de l’olivier brille aussi, mais il pousse surtout dans le sud de l’Europe, où il fait plus chaud. Rien ne garantit une lueur à chaque sortie : elle dépend de l’espèce, de la souche et de l’humidité du bois.

    💡 Conseil pratique : choisissez une nuit sans lune, éteignez votre lampe et attendez une vingtaine de minutes avant de chercher : l’œil a besoin de ce temps pour s’adapter à une lumière aussi faible. Cherchez du bois mort humide, sur le sol ou sur des souches.

    Il y a environ 160 millions d’années, des champignons ont appris à fabriquer leur propre lumière.

    🌿 À retenir
    • Plus de 125 espèces de champignons produisent une lumière verte, faible, visible dans l’obscurité totale
    • Le mécanisme repose sur l’acide caféique, recyclé par un cycle de quatre enzymes, décrit en 2018
    • Chez une espèce brésilienne, la lumière attire des insectes, ce qui a été démontré en 2015 avec de faux champignons à LED
    • La capacité de briller serait apparue il y a environ 160 millions d’années, puis aurait été perdue par de nombreuses espèces
    • L’Empa, à Saint-Gall, a fait briller du bois de balsa grâce à un champignon, mais le procédé reste lent

    ❓ FAQ

    Pourquoi certains champignons brillent-ils dans le noir ?

    Une enzyme, la luciférase, fait réagir une molécule, la luciférine, avec l’oxygène, ce qui libère de la lumière. Chez une espèce brésilienne, cette lumière attire des insectes qui peuvent transporter les spores. Pour la plupart des autres espèces, la fonction exacte reste inconnue.

    Les champignons lumineux sont-ils dangereux ?

    Pas à cause de leur lumière, mais certains sont toxiques, comme l’omphale de l’olivier. La lueur ne dit rien de la comestibilité. Ne consommez jamais un champignon sauvage sans contrôle officiel.

    Peut-on voir un champignon briller en Suisse ?

    C’est possible mais pas garanti. Des armillaires et des mycènes figurent parmi les espèces lumineuses d’Europe, et les armillaires sont présents dans nos forêts. La lueur est faible et dépend de l’espèce, de la souche et de l’humidité du bois.

    Peut-on cultiver un champignon lumineux chez soi ?

    Oui, c’est possible, mais pour la curiosité et pas pour l’assiette. Le plus accessible est Panellus stipticus : des cultivateurs américains en vendent des souches lumineuses sur agar, par exemple North Spore, et il se cultive sur du bois dur, surtout du bouleau (bûches ou sciure stérilisée). Il n’est pas comestible. Il faut choisir une souche vendue comme lumineuse, puisque toutes ne brillent pas. Les champignons de notre gamme, comme le pleurote, le shiitaké ou l’hydne hérisson, ne brillent pas.


    Conclusion

    Une enzyme, une molécule, un peu d’oxygène : la lumière des champignons tient en peu d’ingrédients, et pourtant elle a mis plus de deux mille ans à livrer son secret. On sait aujourd’hui comment elle est fabriquée et depuis quand elle existe, mais pas toujours à quoi elle sert. Les champignons de notre gamme ne brillent pas, mais ils partagent avec leurs cousins lumineux le même monde de filaments cachés dans le bois. Un kit prêt-à-pousser pleurote gris permet de les observer de près, sans laboratoire.


    Sources


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  • Fourmi morte accrochée à une feuille, avec la tige d’Ophiocordyceps qui sort de sa tête

    Les champignons zombies

    Une fourmi quitte son nid, grimpe sur une plante, s’accroche à une feuille avec ses mandibules et ne la lâche plus. Elle finit par mourir là, et quelques jours plus tard, une tige sort de sa tête. Ce n’est pas un scénario de film : c’est l’œuvre du champignon zombie, Ophiocordyceps, un parasite qui prend le contrôle du comportement de son hôte. Comment s’y prend-il, et que savent vraiment les chercheurs sur ce mécanisme ?

    Ces champignons parasites ne sont qu’une des nombreuses stratégies du règne fongique : notre article sur les grandes familles de champignons donne une vue d’ensemble.

    Fourmi morte accrochée à une feuille, avec la tige d’Ophiocordyceps qui sort de sa tête



    Qui est le champignon zombie ?

    Sous le nom de « champignon zombie », on désigne plusieurs espèces d’Ophiocordyceps, notamment celles du complexe Ophiocordyceps unilateralis. Ce sont des champignons parasites d’insectes, surtout de fourmis, qui vivent dans les forêts tropicales et subtropicales, notamment en Thaïlande, au Brésil et dans le sud des États-Unis.

    Ces champignons sont généralement très spécialisés. Certaines espèces d’Ophiocordyceps peuvent infecter plusieurs espèces de fourmis, mais ne provoquent le comportement caractéristique que chez leur hôte naturel. En Thaïlande, par exemple, une étude de référence porte sur la fourmi charpentière Camponotus leonardi. En Floride, les chercheurs travaillent sur Camponotus floridanus et sur son propre Ophiocordyceps. Ce lien étroit explique pourquoi on parle de manipulation « sur mesure » : le champignon est adapté à la biologie de son hôte.

    Le déroulement décrit ici correspond aux systèmes les mieux étudiés, et les détails varient selon l’espèce de champignon, la fourmi hôte et l’environnement.


    De l’infection à la mort de la fourmi

    Tout commence par une spore, qui se fixe sur une fourmi circulant au sol de la forêt. Le champignon traverse sa cuticule, puis se développe à l’intérieur du corps.

    Pendant plusieurs semaines, la fourmi semble normale. Chez Camponotus floridanus, dans une expérience de laboratoire, les comportements caractéristiques, notamment l’escalade et la morsure, apparaissaient en général entre 21 et 27 jours après l’infection, parfois jusqu’à 33 jours. Chez Camponotus castaneus et Camponotus americanus, dans une autre étude, ces comportements apparaissaient entre 14 et 22 jours après l’injection du champignon.

    Une errance sans but

    Puis la fourmi infectée quitte la colonie et ses pistes, un comportement inhabituel chez une fourmi saine. Dans la forêt thaïlandaise, les chercheurs l’ont vue marcher seule, sans but, en restant près de son point de départ : les auteurs parlent d’une « marche d’ivrogne ». Son corps est pris de convulsions irrégulières qui la font parfois tomber de la végétation, un comportement caractéristique des fourmis infectées dans cette étude. Après sa chute, elle se remet en marche et grimpe à nouveau sur une jeune plante.

    Dans cette étude, les fourmis infectées finissaient par mordre une feuille à environ 25 centimètres du sol. Cette hauteur varie selon le champignon et la fourmi étudiés : ce n’est pas une règle universelle.

    La prise mortelle

    Sous l’emprise du champignon, la fourmi accomplit alors un dernier geste, dont les mécanismes exacts restent en partie incompris : elle plante elle-même ses mandibules dans une feuille, le plus souvent dans une nervure, et ne les relâche plus. Dans l’étude de terrain en Thaïlande, ce moment arrivait presque toujours en milieu de journée, autour de midi, quand le soleil est au plus haut.

    Pourquoi cette prise ? Elle permettrait à la fourmi de rester fixée à la feuille, même après sa mort. Les muscles des mandibules se dégradent, la mâchoire se bloque, et le corps reste fixé à la feuille même après la mort, à une hauteur qui semble convenir au développement du champignon. Ce qu’on ne sait pas encore, c’est comment il provoque ce comportement, ni pourquoi les fourmis choisissent précisément une nervure.

    La fourmi meurt quelques heures plus tard, les mandibules toujours fixées à la feuille. Après sa mort, le champignon poursuit son développement : 2 à 3 jours plus tard, ses filaments sortent du corps, puis une tige se développe à l’arrière de la tête de la fourmi. Ce stroma libère des spores qui retombent sur le sol de la forêt, où elles peuvent infecter d’autres fourmis.


    Comment le champignon contrôle-t-il la fourmi ?

    C’est la grande question, et la science n’a pas encore toutes les réponses. Contrairement à une idée reçue, le champignon ne semble pas avoir besoin d’envahir le cerveau pour manipuler la fourmi. Chez les espèces étudiées, il colonise notamment les muscles et forme un réseau dans le corps, tandis que le cerveau présente des modifications métaboliques. Plusieurs observations vont dans ce sens :

    • Des composés sécrétés. Des chercheurs ont mis le champignon en contact avec des cerveaux de fourmis en laboratoire. Le champignon libère alors des substances différentes selon l’espèce de fourmi, ce qui correspond à une manipulation spécifique à chaque hôte. Aucune de ces molécules, injectée seule, ne reproduit le comportement : il s’agirait donc d’un ensemble de composés.
    • Des muscles dégradés. Chez toutes les fourmis étudiées au microscope dans la forêt thaïlandaise, les muscles qui commandent les mandibules étaient abîmés. Cela expliquerait que la fourmi reste verrouillée sur la feuille, même après sa mort.
    • Un métabolisme modifié. Des analyses suggèrent des modifications de molécules impliquées dans la signalisation nerveuse, notamment la dopamine. Ce sont des hypothèses : les chercheurs ne les ont pas encore confirmées par des mesures directes.

    Les chercheurs insistent aussi sur la spécificité : un Ophiocordyceps adapté à une espèce de fourmi ne contrôle pas forcément une autre. Dans les expériences d’injection, certaines espèces non naturellement infectées sont mortes sans jamais grimper ni mordre une feuille.

    Malgré ces avancées, les chercheurs ne connaissent pas encore l’ensemble des mécanismes qui coordonnent la marche, l’escalade et la morsure. La manipulation résulte probablement de plusieurs interactions entre le champignon, les muscles et la physiologie de l’insecte.


    Une histoire vieille de 48 millions d’années

    Ce comportement ne date pas d’hier. En 2010, une équipe dirigée par David Hughes a décrit une feuille fossile découverte dans la fosse de Messel, en Allemagne, datant d’environ 48 millions d’années. Elle porte des marques de morsure qui ressemblent à celles laissées aujourd’hui par les fourmis infectées, avec des mandibules enfoncées dans une nervure.

    Le fossile ne conserve pas le champignon lui-même : ces marques sont interprétées comme l’un des plus anciens indices connus de manipulation du comportement par un parasite. Elles suggèrent que cette relation entre un champignon et une fourmi est très ancienne.


    Les fourmis ne se laissent pas faire

    Une colonie de fourmis n’est pas sans défense. Dans les expériences de laboratoire, les ouvrières saines interviennent activement auprès des fourmis infectées : elles les déplacent, les nettoient ou les évacuent du nid. Les chercheurs y voient une forme d’hygiène sociale, qui limite la propagation du parasite.

    Mourir loin du nid pourrait aussi favoriser le champignon, en éloignant la fourmi infectée des comportements d’hygiène de sa colonie.


    Du champignon zombie à The Last of Us

    Si le champignon zombie est devenu célèbre, c’est en grande partie grâce à la fiction. Le jeu vidéo The Last of Us (2013), puis la série télévisée qui en est tirée, s’inspirent directement d’Ophiocordyceps : dans l’histoire, un champignon mute et se met à infecter les humains.

    Dans la réalité, aucun cas humain dû aux Ophiocordyceps spécialisés dans la manipulation des fourmis n’est connu : ces champignons sont adaptés à des hôtes bien particuliers, et le scénario de The Last of Us reste fictif. La fiction a surtout un mérite : faire découvrir au grand public un phénomène qui existe vraiment.


    Les cousins du champignon zombie

    Le genre Ophiocordyceps et son voisin Cordyceps regroupent de nombreux parasites d’insectes, mais ils ne représentent pas tous une menace pour l’être humain.

    Le champignon chenille de l’Himalaya

    Ophiocordyceps sinensis pousse sur les prairies d’altitude du Tibet, du Népal, du Bhoutan et de l’Inde. Il parasite des larves de papillons qui vivent dans le sol. Très recherché en médecine traditionnelle, il subit une forte pression de récolte dans son milieu naturel, et sa culture complète reste difficile à maîtriser. Notre article sur le cordyceps de l’Himalaya raconte son cycle de vie et sa récolte.

    Cordyceps militaris, une espèce cultivable

    Cordyceps militaris est une espèce distincte, qui peut être cultivée sur des substrats nutritifs, notamment à base de céréales, ou en culture liquide. Cette possibilité permet une production contrôlée et peut limiter la pression de récolte sur les espèces sauvages recherchées. Si vous voulez découvrir la culture de champignons, notre guide pour cultiver ses champignons à la maison vous accompagne pas à pas.


    La fourmi meurt quelques heures plus tard, les mandibules toujours fixées à la feuille.

    🌿 À retenir
    • Le champignon zombie désigne des espèces d’Ophiocordyceps spécialisées dans la manipulation de certaines fourmis
    • Dans une étude de référence en Thaïlande, les fourmis infectées mordaient une feuille à environ 25 cm du sol, souvent autour de midi
    • Le champignon colonise notamment les muscles, mais le mécanisme exact de la manipulation reste en partie inconnu
    • Des marques de morsure fossiles d’environ 48 millions d’années suggèrent que cette interaction est très ancienne

    ❓ FAQ

    Le champignon zombie peut-il infecter les humains ?

    Aucun cas humain dû aux Ophiocordyceps qui manipulent les fourmis n’est connu. Ces champignons sont adaptés à des hôtes bien particuliers, et The Last of Us reste de la fiction.

    Où trouve-t-on des fourmis zombies ?

    Dans les forêts tropicales et subtropicales, notamment en Thaïlande, au Brésil et dans le sud des États-Unis. Il n’y en a pas en Suisse.

    Le champignon contrôle-t-il le cerveau de la fourmi ?

    Pas directement : il n’a pas été observé dans le cerveau. Le mécanisme exact reste en partie à découvrir.

    Le champignon chenille est-il aussi un champignon zombie ?

    C’est un cousin : Ophiocordyceps sinensis parasite des larves d’insectes enterrées dans le sol, mais on n’a pas décrit chez lui de « montée vers le sommet » comme chez les fourmis.

    Peut-on cultiver un champignon zombie ?

    Les Ophiocordyceps qui manipulent les fourmis dépendent de leur hôte. En revanche, Cordyceps militaris, une espèce distincte, peut être cultivée sur des substrats nutritifs.


    Conclusion

    Le champignon zombie reste l’un des exemples les plus frappants de manipulation du comportement dans le vivant. Il n’est pas une menace pour nous, mais un rappel de la sophistication des stratégies fongiques.


    Sources


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  • Fourmi coupeuse de feuilles transportant un fragment de feuille sur une branche

    Les insectes cultivateurs de champignons

    Il y a plus de 50 millions d’années, bien avant les premiers humains, des fourmis champignonnistes cultivaient déjà leur propre champignon. Elles préparaient leur substrat, semaient, désherbaient et protégeaient leur culture des maladies. Les termites africains ont suivi le même chemin il y a environ 30 millions d’années. L’agriculture humaine, elle, n’a que 10 000 ans. Comment ces insectes s’y prennent-ils, et que peut-on en apprendre quand on cultive soi-même des champignons ?

    Ces jardins montrent bien que les champignons ont un rôle bien plus large que celui qu’on leur connaît dans l’assiette : notre article sur les champignons dans la nature en donne un aperçu.

    Fourmi coupeuse de feuilles transportant un fragment de feuille sur une branche



    Des agriculteurs avant l’homme

    Les fourmis et les termites ne sont pas les seuls insectes à vivre avec des champignons, mais ce sont les plus connus pour les cultiver. Ils entretiennent un jardin de mycélium, le nourrissent avec des végétaux, et se nourrissent en retour du champignon.

    Les deux groupes ont inventé cette agriculture chacun de leur côté. Les fourmis champignonnistes sont apparues dans le bassin amazonien, il y a entre 50 et 66 millions d’années selon les estimations. Les termites cultivateurs, eux, se sont développés en Afrique il y a environ 30 millions d’années. Au fil de l’évolution, certaines lignées d’insectes et de champignons ont développé une association si étroite qu’elles dépendent fortement l’une de l’autre. Cette spécialisation n’est pas identique chez toutes les espèces.


    Les fourmis champignonnistes

    Fourmis coupeuses de feuilles sur leur jardin de champignon, une masse blanche et spongieuse de mycélium

    On les appelle les attines. Elles forment plus de 200 espèces (le nombre exact varie selon la classification), et elles vivent uniquement sur le continent américain, du sud de l’Amérique du Sud jusqu’aux États-Unis. Les plus célèbres sont les fourmis coupe-feuilles, mais elles ne représentent qu’une partie de cette diversité.

    Une agriculture qui a évolué par étapes

    Les fourmis n’ont pas inventé d’un coup le système des coupe-feuilles. Les chercheurs distinguent plusieurs formes d’agriculture, des plus anciennes aux plus spécialisées. Les espèces dites « inférieures » cultivent un champignon sur des débris végétaux secs, du bois mort ou des déjections d’insectes, sans découper de feuilles fraîches. Les coupe-feuilles, apparues bien plus tard (il y a 8 à 12 millions d’années environ), sont la forme la plus aboutie : elles cultivent un champignon qui ne vit plus qu’en leur compagnie.

    Des feuilles pour nourrir le champignon

    Les fourmis coupe-feuilles découpent des fragments de feuilles, d’herbes et de fleurs, avec leurs mandibules et les rapportent au nid en longues colonnes. Elles ne mangent pas ces feuilles. Elles s’en servent de substrat pour leur champignon, Leucoagaricus gongylophorus. À l’intérieur du nid, de plus petites fourmis nettoient les fragments, les découpent, les enduisent de leurs sécrétions et les disposent en rangs, avant d’y ajouter du mycélium.

    Le champignon décompose les feuilles et forme des renflements riches en lipides et en glucides, qu’on appelle des gongylidies. C’est cette nourriture que les fourmis récoltent pour elles et pour leurs larves. Une colonie de coupe-feuilles peut compter plusieurs millions de fourmis, et tout ce monde vit grâce à la myciculture.

    Une reine qui emporte sa culture

    Quand une jeune reine quitte le nid lors du vol nuptial, elle emporte dans sa bouche un petit inoculum du champignon cultivé. C’est sa semence : il lui permet de démarrer le jardin de sa nouvelle colonie.

    💡 Conseil pratique : la comparaison avec votre propre culture est frappante. Comme la reine, vous partez d’un petit inoculum de mycélium pour démarrer une culture. C’est le principe de l’inoculation.

    Une culture sous surveillance

    Cultiver un champignon, c’est aussi le protéger. Comme tout cultivateur, les fourmis doivent affronter les contaminations. Leur jardin est menacé par un champignon parasite, Escovopsis, qui peut détruire une culture entière.

    Elles ont plusieurs lignes de défense. Elles désherbent : les fourmis repèrent les morceaux de jardin infectés, les découpent et les transportent loin du nid. Elles utilisent des sécrétions de glandes qui freinent les agents pathogènes. Et elles s’appuient sur des bactéries alliées qui vivent sur leur corps. Ces bactéries, de type actinomycète, produisent des antibiotiques qui limitent le parasite.

    Les fourmis disposent aussi d’une « poche infrabuccale », une petite cavité près de la bouche où elles filtrent et compactent les débris et les spores ramassés en nettoyant le jardin. Elles recrachent ensuite ce petit amas loin du nid, ce qui évacue une partie des agents pathogènes.

    Ces défenses évoluent en réponse aux pressions du parasite. Le chercheur Cameron Currie parle d’une « course aux armements par étapes » : parasite, champignon cultivé et bactéries s’adaptent les uns aux autres depuis des millions d’années.


    Les termites et leurs jardins de Termitomyces

    Les termites champignonnistes forment le groupe des Macrotermitinae. On en connaît plus de 330 espèces, réparties en 12 genres. Elles vivent en Afrique, en Asie et à Madagascar. Leur champignon s’appelle Termitomyces.

    Un jardin dans le nid

    Les termites construisent dans leur nid une structure spongieuse, le « peigne à champignon ». Ils y déposent du bois et des végétaux mâchés, que le champignon décompose. Sur ce peigne, Termitomyces forme de petits nodules qui libèrent des spores, et ce sont ces nodules que les termites mangent. La matière végétale passe par l’intestin des termites avant d’être déposée sur le peigne.

    D’où vient le champignon ?

    Chez de nombreuses espèces, la reine et le roi fondent leur colonie sans champignon : ce sont les premières ouvrières qui vont chercher des spores dans l’environnement. Ce n’est pas le cas partout (Poulsen, 2015) : chez Macrotermes bellicosus, le roi transmet lui-même un inoculum du champignon à la nouvelle colonie, et chez certaines espèces de Microtermes, c’est la reine qui le transporte.

    Dans un jardin mature, on trouve généralement une seule souche de champignon. Une étude publiée dans la revue Science montre qu’une colonie garde la même souche toute sa vie, alors que l’on aurait pu s’attendre à une compétition entre plusieurs souches.

    Des champignons visibles

    Termitomyces ne reste pas toujours caché dans le nid : il produit aussi de vrais champignons, qui sortent du sol à proximité des termitières, souvent à la saison des pluies. Plusieurs espèces sont comestibles et récoltées en Afrique.


    Ce que ça nous apprend

    Fourmis et termites ont des méthodes différentes, mais ils résolvent les mêmes problèmes qu’un cultivateur de champignons. Ce sont des principes communs, pas des techniques strictement équivalentes :

    • Le substrat : feuilles fraîches pour les fourmis coupe-feuilles, bois et végétaux mâchés pour les termites. Nous utilisons de la paille, de la sciure ou des copeaux.
    • L’inoculation : la reine fourmi emporte un inoculum de son champignon, de nombreux termites récupèrent des spores dans l’environnement. Nous utilisons du mycélium sur grain, du mycélium liquide ou des cultures sur gélose.
    • La propreté : les fourmis éliminent les morceaux infectés et les bactéries alliées. Nous travaillons dans un environnement propre et nous écartons les cultures contaminées.

    Si une contamination apparaît dans votre culture, notre guide Contaminations : identifier et agir vous aide à reconnaître le problème et à réagir, comme le font les fourmis, sans attendre.

    Pour voir toutes les étapes de la culture à la maison en un coup d’œil, découvrez notre outil Comprendre la myciculture en images.

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    Un substrat bien choisi, un mycélium sain et une surveillance constante contre les contaminations : des insectes appliquaient déjà ces principes bien avant nous.

    🌿 À retenir
    • Les fourmis champignonnistes cultivent des champignons depuis 50 à 66 millions d’années, les termites depuis environ 30 millions d’années
    • Les fourmis coupe-feuilles utilisent des feuilles fraîches comme substrat pour Leucoagaricus gongylophorus
    • Elles protègent leur jardin d’un parasite grâce au désherbage, à des sécrétions et à des bactéries alliées
    • Les termites cultivent Termitomyces sur un peigne de végétaux mâchés, en général avec une seule souche par jardin mature
    • Ces insectes résolvent les mêmes problèmes que nous : substrat, inoculation et contaminations

    ❓ FAQ

    Quelles fourmis cultivent des champignons ?

    Les fourmis attines, dont les fourmis coupe-feuilles ne sont qu’une partie. Elles comptent plus de 200 espèces, qui vivent uniquement sur le continent américain.

    Depuis quand les fourmis cultivent-elles des champignons ?

    L’agriculture des fourmis est apparue il y a entre 50 et 66 millions d’années, dans le bassin amazonien, selon les estimations.

    Les fourmis mangent-elles les feuilles qu’elles coupent ?

    Non. Les feuilles servent de substrat au champignon, que les fourmis mangent ensuite sous forme de renflements riches en nutriments.

    Que cultivent les termites ?

    Un champignon du genre Termitomyces, qu’ils font pousser sur un peigne de végétaux mâchés et dont ils mangent les nodules chargés de spores.

    Y a-t-il des fourmis ou des termites champignonnistes en Suisse ?

    Non. Les fourmis champignonnistes vivent uniquement sur le continent américain, et les termites cultivateurs en Afrique, en Asie et à Madagascar.

    Qu’est-ce qui menace le jardin des fourmis ?

    Un champignon parasite, Escovopsis, que les fourmis combattent en retirant les morceaux infectés, avec leurs sécrétions et avec des bactéries qui produisent des antibiotiques.


    Conclusion

    Un substrat bien choisi, un mycélium sain et une surveillance constante contre les contaminations : des insectes appliquaient déjà ces principes bien avant nous. La culture des champignons repose toujours sur ces trois piliers, que l’on travaille sur des feuilles, du bois ou de la paille.

    Si vous voulez essayer à votre tour, notre guide pour cultiver ses champignons à la maison vous accompagne pas à pas.


    Sources


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  • Cercle de champignons sur une pelouse, un rond de sorcières

    Les ronds des sorcières

    Un matin d’automne, dans une prairie, des champignons forment un cercle presque parfait. Pendant des siècles, on y a vu la trace de la danse des fées, des sorcières ou même du diable. La réalité est tout aussi étonnante : ces ronds de sorcières sont souvent formés par un même mycélium qui s’étend lentement sous terre, parfois depuis des centaines d’années. Comment un cercle peut-il naître sans que personne le trace ?

    Pour comprendre ce qu’est ce mycélium, notre guide C’est quoi le mycélium pose les bases.

    Cercle de champignons sur une pelouse, un rond de sorcières



    Des cercles pleins de légendes

    Partout en Europe, un cercle de champignons surgi en une nuit, sans cause visible, a nourri l’imagination. Les croyances varient d’une région à l’autre : ici des fées, là des sorcières, ailleurs le diable.

    Fées, elfes et sorcières

    En Grande-Bretagne, en Irlande et en Scandinavie, on pensait que les elfes ou les fées avaient dessiné le cercle en dansant. Le mot anglais fairy ring, « cercle de fées », en garde la trace, et l’expression « cercle d’elfes » existe en anglais depuis le XIIe siècle. En Allemagne, ce sont des sorcières qui dansaient là, la nuit de Walpurgis : on parle de Hexenring, soit notre « rond de sorcières ».

    Dragons, diable et crapauds

    Les explications se font plus étonnantes ailleurs. Dans le Tyrol, la queue enflammée de dragons volants aurait brûlé le sol, où rien d’autre que des champignons ne pousserait pendant sept ans. Aux Pays-Bas, le cercle marquait l’endroit où le diable avait posé sa baratte à lait. En France, on racontait que de gros crapauds aux yeux globuleux gardaient les ronds et maudissaient ceux qui les profanaient.

    Ne jamais entrer dans le cercle

    Une croyance revient souvent : il ne faut pas pénétrer dans un rond. Selon les récits, on risquait de perdre un œil, de mourir tôt, ou de rester prisonnier d’une danse sans fin, pendant que le temps s’écoulait autrement à l’extérieur.

    Ces histoires s’expliquent bien : un cercle parfait qui apparaît en une nuit et revient souvent au même endroit chaque année a de quoi intriguer. La science donne aujourd’hui une explication simple, et beaucoup plus intéressante.

    Gravure ancienne de deux hommes entraînés dans la danse des fées autour d’un rond


    Comment se forme un rond de sorcières

    Tout commence par une spore qui germe dans le sol et produit un mycélium. Ce réseau de filaments s’étend vers l’extérieur, à peu près à la même vitesse dans toutes les directions. Il forme donc un disque qui grandit.

    Au centre, le mycélium finit par disparaître, après avoir épuisé les nutriments disponibles. Seule la partie vivante reste à la périphérie, sous la forme d’un anneau qui s’élargit chaque année. Les champignons apparaissent juste derrière le bord extérieur de cet anneau, et c’est ce qui dessine le cercle visible en surface.

    Le mycélium a besoin d’un sol qui fournit des nutriments de façon assez uniforme. Les ronds sont particulièrement visibles dans les pelouses et les prairies. Notre article sur les champignons dans la nature explique le rôle du mycélium dans les sols.


    Pourquoi l’herbe jaunit ou verdit

    Un rond de sorcières se remarque souvent avant même l’apparition des champignons, par la couleur de l’herbe. Sur une pelouse, plusieurs effets s’observent, selon l’endroit et le moment :

    • Une bande d’herbe sèche. Chez certaines espèces, le mycélium repousse l’eau, ce qui peut dessécher l’herbe en période sèche. L’ampleur de l’effet direct du champignon sur les racines reste cependant incertaine.
    • Une herbe plus verte. En se décomposant, l’herbe morte libère des nutriments, ce qui peut donner une herbe plus verte juste à côté.
    • Un centre qui se rétablit. Quand le mycélium disparaît au centre, il rend les nutriments au sol, et l’herbe peut repousser.

    Le même rond peut donc alterner des zones sèches, vertes et normales, selon son âge et la météo. Rien de grave pour la pelouse : l’herbe repousse. Les champignons visibles disparaissent en quelques jours, le mycélium reste sous terre.


    Des cercles qui grandissent et vieillissent

    Selon les sources, le rayon s’étend de quelques centimètres à 30 ou 40 centimètres par an, selon les conditions et l’espèce. Un rond peut s’arrêter ou dévier s’il rencontre un obstacle, par exemple un autre rond.

    Avec le temps, un rond peut atteindre plusieurs dizaines de mètres et persister pendant des siècles. Ces âges sont des estimations fondées sur la vitesse de croissance, donc à prendre avec prudence.


    Un rond de sorcières est souvent formé par un même mycélium qui s’étend lentement sous terre.

    Prairie ou forêt : deux types de ronds

    Le rond de sorcières classique est un cercle d’un seul champignon : une même espèce, un même mycélium qui s’étend. Les spécialistes distinguent toutefois deux types de ronds, selon le mode de vie du champignon.

    Le rond classique, en prairie

    Ces ronds sont formés par des champignons décomposeurs qui vivent dans l’herbe et le sol. Le plus connu est le marasme des oréades (Marasmius oreades), un petit champignon brun clair, au chapeau bombé et au pied fin mais coriace, l’une des espèces les plus connues parmi celles qui forment des ronds dans les pelouses.

    Les ronds et arcs de cercle en forêt

    D’autres ronds sont formés par des champignons mycorhiziens, associés aux racines d’un arbre. Leur mycélium reste connecté à l’arbre, qui limite jusqu’où le cercle peut s’étendre.

    En forêt, on voit d’ailleurs souvent des arcs de cercle plutôt que des cercles complets : un quart ou une moitié de rond. Racines, troncs, pierres ou changements de sol bloquent le mycélium, qui ne peut pas s’étendre de façon régulière. Ces arcs sont fréquemment l’œuvre de champignons mycorhiziens, mais d’autres champignons qui vivent dans les feuilles mortes du sol de la forêt peuvent aussi les former.


    🌿 À retenir
    • Un rond de sorcières est souvent formé par un même mycélium qui s’étend vers l’extérieur
    • Les champignons apparaissent derrière le bord extérieur de l’anneau, d’où la forme en cercle
    • L’herbe peut jaunir, verdir ou rester normale selon la zone et la météo
    • Le rayon grandit de quelques centimètres à 30 ou 40 centimètres par an, et les plus grands ronds peuvent persister pendant des siècles

    ❓ FAQ

    Pourquoi les champignons poussent-ils en cercle ?

    Parce que le mycélium s’étend vers l’extérieur à partir d’un point central, et que les champignons apparaissent sur son bord vivant.

    Un rond de sorcières est-il dangereux ?

    Pour l’être humain, non. Pour la pelouse, il peut laisser des zones sèches, mais il abîme rarement durablement l’herbe.

    Faut-il se débarrasser d’un rond de sorcières ?

    Non, ce n’est pas nécessaire. Si les zones sèches vous dérangent, piquez le sol et arrosez.

    Quel champignon forme les ronds de sorcières ?

    L’une des espèces les plus connues est le marasme des oréades, mais de nombreuses autres espèces peuvent aussi former des ronds.

    Les champignons d’un rond de sorcières sont-ils comestibles ?

    Une disposition en cercle ne permet pas d’identifier une espèce, et certains champignons des pelouses sont toxiques. Ne mangez jamais un champignon dont vous n’êtes pas certain de l’identité.

    Quel âge peut avoir un rond de sorcières ?

    De quelques années à plusieurs siècles pour les plus grands, d’après des estimations fondées sur la vitesse de croissance.


    Conclusion

    Les ronds de sorcières montrent le mycélium au travail, à l’échelle d’une prairie. Un rond de sorcières est souvent formé par un même mycélium qui s’étend lentement sous terre. Il avance en silence, année après année. Une explication simple, bien plus fascinante que la danse des fées.


    Sources


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