Les champignons bioluminescents

Aristote est souvent cité comme le premier à avoir décrit une lumière froide, différente de celle du feu, qui brille dans le noir. Plus de deux mille ans plus tard, on sait qu’une partie de ces lueurs vient des champignons. Les champignons bioluminescents fabriquent eux-mêmes leur lumière : un vert pâle, discret, que l’on voit surtout dans l’obscurité totale d’une forêt humide. On en connaît aujourd’hui plus d’une centaine d’espèces. Comment font-ils, à quoi leur sert cette lumière, et que fait-on de leur secret ? La science a avancé vite ces dix dernières années, et un laboratoire suisse s’en est même servi pour faire briller du bois.

Si le vocabulaire vous échappe, notre guide C’est quoi le mycélium pose les bases avant de plonger dans le noir.

Petits champignons Mycena à la lueur verte sur le sol d’une forêt, de nuit



Une lumière verte, froide et discrète

La lumière des champignons est verte, autour de 520 à 530 nanomètres, avec parfois des reflets bleutés. Elle est si faible qu’il faut l’obscurité complète pour la voir.

Selon les espèces, la lueur vient de parties différentes. Chez certaines, c’est le chapeau ou les lamelles, comme chez l’omphale de l’olivier. Chez d’autres, ce sont les filaments cachés dans le bois mort : c’est ce que l’on appelle foxfire en anglais, le « feu de renard », ce bois qui luit dans la nuit sans qu’aucun champignon ne soit visible.

Quant au nombre d’espèces, les listes en recensent plus de 125 à ce jour, réparties dans plusieurs grandes lignées : les armillaires, les mycènes et leurs proches, les omphales. Même au sein d’une espèce, la lumière n’est pas garantie : d’après les observations rapportées, le petit Panellus stipticus, présent aussi en Europe, ne brille que chez les souches de l’est de l’Amérique du Nord.


Comment un champignon fabrique de la lumière

Le principe ressemble à celui des lucioles : une enzyme (la luciférase) fait réagir une molécule (la luciférine) avec l’oxygène, et la réaction libère de la lumière, presque sans chaleur. Chez les champignons, on a longtemps ignoré de quoi était faite cette molécule.

La réponse est tombée en 2018. Une équipe internationale a décrit le cycle complet : à partir de l’acide caféique, une molécule très répandue chez les plantes, le champignon fabrique sa luciférine, la fait briller, puis la recycle, au terme de plusieurs étapes et grâce à quatre enzymes. D’après les auteurs, c’est la première voie complète de ce type décrite chez un organisme à noyau (un eucaryote), alors que seule une voie bactérienne était connue. La preuve : inséré dans une levure, ce système l’a fait briller toute seule.

En 2020, une autre équipe a fait de même avec des plants de tabac, qui produisent leur propre lumière grâce au système du champignon Neonothopanus nambi.


À quoi sert cette lumière

Voilà la question qui reste ouverte pour la plupart des espèces. Fabriquer de la lumière coûte de l’énergie : le champignon ne le ferait pas sans raison. Plusieurs hypothèses circulent : une protection contre les dégâts de l’oxygène dans les cellules, un signal d’avertissement pour les espèces toxiques, ou un appât pour les insectes.

Cette dernière piste a reçu une vraie preuve en 2015, mais pour une seule espèce. Une équipe brésilienne a travaillé sur Neonothopanus gardneri, un champignon lumineux qui pousse à la base de jeunes palmiers. Les chercheurs ont fabriqué de faux champignons collants en résine, éclairés de l’intérieur par des LED vertes, et les ont posés dans la forêt à côté des vrais. Les modèles lumineux ont piégé beaucoup plus d’insectes que les modèles éteints : coléoptères, mouches, guêpes, fourmis et punaises.

Ces insectes peuvent ensuite transporter les spores, un peu comme les abeilles transportent le pollen. L’équipe a aussi montré que la lueur suit une horloge interne : le champignon s’allume la nuit, quand la lumière se voit le mieux, et économise son énergie le jour.


Une invention vieille de 160 millions d’années

En décembre 2020, une équipe a séquencé les génomes de cinq mycènes, dont quatre lumineuses, pour retracer l’histoire de la bioluminescence. Leur estimation, tirée de l’ADN et non d’un fossile : la capacité de briller serait apparue il y a environ 160 millions d’années, à l’époque des dinosaures, vers la fin du Jurassique. À titre de comparaison, les premiers champignons connus sur terre sont bien plus anciens : ils datent d’il y a 460 millions d’années.

Autre résultat : briller est devenu plutôt rare au fil du temps. Dans la lignée des mycènes et de leurs proches, qui compte environ 600 espèces, seulement 11 % sont lumineuses. La lumière aurait donc été perdue par de nombreuses espèces : elle n’est pas indispensable à la survie.


Des objets qui brillent grâce au mycélium

Depuis qu’on sait comment la lumière est fabriquée, on cherche à l’utiliser. En Suisse, l’Empa, le laboratoire fédéral de recherche sur les matériaux, a présenté en novembre 2024 du bois qui brille grâce à un champignon, l’armillaire sans anneau. L’idée : transformer du bois en matériau lumineux, sans électricité ni ampoule.

Il ne s’agit pas encore d’un produit en vente : c’est un projet de recherche. Les chercheurs imaginent des objets de design, du mobilier ou des bijoux lumineux. Pour l’instant, la lumière reste faible, il faut environ trois mois d’incubation pour atteindre la luminosité maximale, et les essais ont été faits sur du balsa, un bois très léger.

Autre usage, plus discret : au Brésil, des chercheurs utilisent un champignon lumineux comme détecteur de pollution du sol. La présence de métaux lourds éteint sa lumière, ce qui permet de la mesurer.


Chercher une lueur en forêt

En Europe, des armillaires et plusieurs mycènes font partie des espèces lumineuses, et on les trouve dans les forêts de nos régions. L’omphale de l’olivier brille aussi, mais il pousse surtout dans le sud de l’Europe, où il fait plus chaud. Rien ne garantit une lueur à chaque sortie : elle dépend de l’espèce, de la souche et de l’humidité du bois.

💡 Conseil pratique : choisissez une nuit sans lune, éteignez votre lampe et attendez une vingtaine de minutes avant de chercher : l’œil a besoin de ce temps pour s’adapter à une lumière aussi faible. Cherchez du bois mort humide, sur le sol ou sur des souches.

Il y a environ 160 millions d’années, des champignons ont appris à fabriquer leur propre lumière.

🌿 À retenir
    • Plus de 125 espèces de champignons produisent une lumière verte, faible, visible dans l’obscurité totale
    • Le mécanisme repose sur l’acide caféique, recyclé par un cycle de quatre enzymes, décrit en 2018
    • Chez une espèce brésilienne, la lumière attire des insectes, ce qui a été démontré en 2015 avec de faux champignons à LED
    • La capacité de briller serait apparue il y a environ 160 millions d’années, puis aurait été perdue par de nombreuses espèces
    • L’Empa, à Saint-Gall, a fait briller du bois de balsa grâce à un champignon, mais le procédé reste lent

❓ FAQ

Pourquoi certains champignons brillent-ils dans le noir ?

Une enzyme, la luciférase, fait réagir une molécule, la luciférine, avec l’oxygène, ce qui libère de la lumière. Chez une espèce brésilienne, cette lumière attire des insectes qui peuvent transporter les spores. Pour la plupart des autres espèces, la fonction exacte reste inconnue.

Les champignons lumineux sont-ils dangereux ?

Pas à cause de leur lumière, mais certains sont toxiques, comme l’omphale de l’olivier. La lueur ne dit rien de la comestibilité. Ne consommez jamais un champignon sauvage sans contrôle officiel.

Peut-on voir un champignon briller en Suisse ?

C’est possible mais pas garanti. Des armillaires et des mycènes figurent parmi les espèces lumineuses d’Europe, et les armillaires sont présents dans nos forêts. La lueur est faible et dépend de l’espèce, de la souche et de l’humidité du bois.

Peut-on cultiver un champignon lumineux chez soi ?

Oui, c’est possible, mais pour la curiosité et pas pour l’assiette. Le plus accessible est Panellus stipticus : des cultivateurs américains en vendent des souches lumineuses sur agar, par exemple North Spore, et il se cultive sur du bois dur, surtout du bouleau (bûches ou sciure stérilisée). Il n’est pas comestible. Il faut choisir une souche vendue comme lumineuse, puisque toutes ne brillent pas. Les champignons de notre gamme, comme le pleurote, le shiitaké ou l’hydne hérisson, ne brillent pas.


Conclusion

Une enzyme, une molécule, un peu d’oxygène : la lumière des champignons tient en peu d’ingrédients, et pourtant elle a mis plus de deux mille ans à livrer son secret. On sait aujourd’hui comment elle est fabriquée et depuis quand elle existe, mais pas toujours à quoi elle sert. Les champignons de notre gamme ne brillent pas, mais ils partagent avec leurs cousins lumineux le même monde de filaments cachés dans le bois. Un kit prêt-à-pousser pleurote gris permet de les observer de près, sans laboratoire.


Sources


jbihbibib

à completer

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